| Julia Maier October 19, 2004 |
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Premier essai pour un essai répondant au sujet proposé aux participants de la session 14 de l'Ecole du Magasin, le mardi 28 septembre 2004, par l'Equipe Pédagogique composé de Catherine Queloz, Liliane Schneiter et Alice Vergara-Bastiand Comment procèderiez-vous pour faire une recherche sur les publications gratuites ? Pour penser une recherche sur ce sujet : la publication gratuite, je propose quelques actions, comme de réunir la session 14 et faire état de nos préjugés et a priori à l'égard de la publication gratuite, de sa réception jusqu'à sa production. Dans le cadre de cet essai, je vais faire ce travail d'énonciation de mes préjugés, cela devrait me permettre de faire émerger quelques questions et de pointer mes manques. Nous verrons, par la suite, si cela peut être connecté aux démarches envisagées par les membres de la session 14. A l'origine de toute recherche, il est des hypothèses -des hypothèses qui sont autant de préjugés, souvent-, et ces hypothèses orientent voire conditionnent plus ou moins les résultats de la recherche. Quoi ? La publication gratuite/ En interrogeant les deux termes : "publication" "gratuite", et en tentant de désigner ce qu'ils embrassent, ensemble et séparément, je souhaite faire apparaître des questions. Que désignent ces termes, quels espaces, quels objets, quels désirs ? -J'entends par publication : la diffusion dans l'espace public d'un contenu énoncé. -Quels sont les supports de la publication ? Ces supports sont nombreux et prennent des formes multiples. Quelques-uns d'entre eux : les affiches, tracts, annonces, journaux, affichettes, courrier, site web, page web, et, plus loin, des harangues sur la place publique, performances -peut-on prendre en compte les formes orales d'énonciation d'un contenu auprès d'un public comme publication éphémère, cela n'excède-t-il pas le champ de la publication ?- Parfois, un même énoncé publié se déploie sur plusieurs supports du tract, à l'affichette en passant par l'annonce. -Comment se manifeste la gratuité ? Quelle gratuité ? Désigne-t-elle ce qui n'est pas payant, sans attente d'un retour ? Désigne-t-elle quelque chose qui est sans fondement, non motivé, hors de l'échange ? Pour décrire cette gratuité devons-nous penser -spécifier- qu'elle désigne "ce qui est d'accès libre" ? Et, de fait, devons-nous interroger ce que désigne ici "libre" ou bien encore la mention "free" anglaise qui, elle, est employée en lieu et place de la mention française "gratuit" ? Je rassemble ces deux termes pour lesquels je ne fixe pas pour le moment d'acception stricte, "publication gratuite". Je rencontre un objet volant au creux de questions esthétiques, politiques, économiques, éthiques, des questions parfois explicitement énoncées, parfois délibérément maquillées. Cet objet traverse un territoire vaste : l'espace public. Cet objet est traversé par des intérêts variés et antagonistes, il est, aussi, traversant, il traverse l'espace privé accède à l'espace public puis il trouve d'autres espaces... intimes. Mais est-ce vraiment un sujet et un objet ? C'est aussi un geste, un support, un concept, une modalité, un champ d'activité et, certainement, un espace symbolique. Est-ce qu'il est un objet à la place d'un autre, de remplacement ? Pour entreprendre une recherche, j'interrogerai, en premier lieu, et les objets que l'on considère comme relevant de la publication gratuite, et les conditions de leur production. Pour cela il nous faudra choisir un terrain, le terrain de "l'aujourd'hui-maintenant". "L'aujourd'hui-maintenant" suppose de penser une période. Une période de cinq ans ? De dix ans ? Je dirai : d'il y a x temps à maintenant, à bientôt, prochainement. Prochainement ? Sous-entend de rencontrer les auteurs et producteurs de publications gratuites, et les interroger sur le devenir de ces publications, leurs engagements, leurs prévisions. Pourquoi une période de cinq ans ou dix ans ? Pour tenter de comprendre pourquoi et comment se manifeste la publication gratuite aujourd'hui ? De comprendre ces enjeux spécifiques dans une actualité et de l'articuler avec des périodes antérieures plus ou moins proches, de l'attacher à une histoire et en même temps à un contexte social, sociétal, et économique donné. J'ai relevé plusieurs fois lors de conversations que l'on parle d'une nouvelle vague pour la publication gratuite, qu'elle réapparaît massivement. Qu'est-ce qui est sous-entendu dans cette assertion ? Qu'à un moment donné la publication gratuite, comme pratique, a disparu, ou bien a-t-elle muté ? Etablir notre sujet dans l'aujourd'hui-maintenant nous permet de mettre en regard les publications actuelles et celles des années 1980, des années 1960-1970. Les publications des années 60-70 et celles des années 80 semblent s'inscrire dans des mouvements également bien distincts. Nous pouvons penser les dix dernières années comme une seule période. Le peut-on ? Une période marquée par l'avènement de ce que l'on nomme mondialisation et, plus loin, globalisation, le développement du web, des évènements politiques majeurs qui nous forcent à penser les relations individuelles, nationales, internationales autrement. L'Europe économique et politique ne cesse de se libéraliser ? De s'ouvrir et en même temps de se fermer ? Quelle libéralisation des marchés et des moeurs ? Quel rapport au gratuit lorsque l'on estime à certains endroits la vie d'un homme à l'aune du kilo de pommes de terre ? (Si nous souhaitons réellement décrire la période qui sert de cadre à la publication gratuite -comme pratique actuelle et comme produit- il me faudrait acquérir un lexique et des outils de compréhension plus affûtés que ceux que je possède.) La publication gratuite est-elle un espace de résistance à ces évolutions, un espace d'engagement pour des évolutions, un simple espace de promotion pour des acteurs dans et vers divers domaines, un espace d'information alternative, ... ? Elle est indéniablement tout cela à la fois ? Peut-on indiquer deux pôles, un pôle pour une résistance, une alternative, et un pôle pour des voix institutionnelles ? Il y a là simplification! La parodie, l'imitation sont d'usage pour mettre en tension des pratiques opposées. D'ailleurs on repère ce type de pratiques chez les Situationnistes, comme plus tard dans les années 60-70 avec le détournement des logos et slogans institutionnels dans le but de faire émerger un regard critique. On le rencontre à nouveau de façon très répandue. Mimer, singer pour critiquer, voire produire de l'autocritique à visées pernicieuses. Telles certaines publicités qui se jouent d'elles-mêmes, se maquillent en contre-publicités. D'ailleurs peut-on toujours penser des relations telles que contre-culture et culture ? Je sais que des publications gratuites ont été des organes d'opposition. Si je ne peux penser deux pôles pour décrire le champ de cette activité, j'observe que les publications gratuites se placent en perspective les unes vis-à-vis des autres, empruntent les unes aux autres, se citent, s'irritent. (Nous pourrions nous pencher plus particulièrement sur les activités du collectif "ne pas plier") Pour mieux saisir les enjeux actuels de la publication gratuite, nous devons percevoir, aussi, dans quels contextes et périodes les publications gratuites ont été les plus massivement et/ou pertinemment utilisées et diffusées. Il me semble important de regarder dans la perspective que nous offre l'Histoire. On a vu, entre autres, fleurir, avec l'expansion de l'imprimerie -ce que nous appellerions, aujourd'hui, la "démocratisation" de l'imprimerie ! - des brûlots politiques, des pamphlets critiques qui étaient distribués sous le manteau, contre rémunération parfois, mais certainement, le plus souvent, gratuitement. Ainsi, je voudrais que nous cherchions du côté des musées et autres centres ressources pour rassembler des documents qui nous permettent de déterminer à quel point la publication gratuite va aussi souvent de pair avec l'engagement, la contestation, et l'éclatement des cadres au profit d'un chevauchement. Nous pourrions, également, faire appel à des témoins. Je pense maintenant à Catherine Pineau qui enseigne à Cergy. Elle a été proche de Robert Filliou et organise de nombreux rendez-vous, entre autres des repas-actions-lectures, dans le cadre de l'association A.M.I. Suxus (http://amisuxus.free.fr). Les publications gratuites = instruments de révolte ? Instruments de la critique ? Les publications gratuites offrent-elles un réel espace pour la critique ? Ouvre-t-on de nouvelles scènes et sont-ce des scènes estimées ou des solutions de remplacement ? J'ai rencontré, lorsque j'étais en poste en galerie d'art, plusieurs personnes à la recherche de subventions pour développer des revues gratuites. Leur objectif était de promouvoir le travail d'artistes méconnus. Il y a peut-être dans ces démarches quelque chose de l'ordre d'une frustration de ne pas être représenté dans les institutions et revues institutionnelles. Quels sont les modes de production des gratuits ? Y a-t-il des formes d'affiliation ? Et, par-là, des influences plus marquées que dans le cadre des publications payantes ? Les publications gratuites s'opposent-elles aux publications payantes ? La publication gratuite renvoie-t-elle à un désir, à une intuition ? A-t-elle à voir avec le don, avec une notion telle la générosité ? Ici, il faudrait tenter de mettre en regard les publications gratuites à but commercial et celles conçues hors de visées promotionnelles. J'interrogerai, aussi, le travail d'artistes constitué sur la base de l'emprunt à des formes en usage dans d'autres espaces que ceux spécifiquement alloués aux activités artistiques. Et pense inspecter de plus près certains travaux de Thomas Hirschhorn et de Patrick Corillon. Publier et donner accès gratuitement, cela correspond-il au souhait de voir glisser l'objet d'artiste hors des espaces réservés à l'exposition vers la rue puis vers l'espace du privé, de l'intime ? L'artiste, l'auteur touchent-ils ici plus directement une personne, un public, un collectif, une société. La publication gratuite est-elle un véhicule plus adapté pour donner à voir, à lire à un public une proposition conçue dans l'atelier (!), l'espace de conception privé. Ces publications gratuites -qui sont majoritairement des multiples ?- ont, parfois, une adresse précise -pourquoi ?-, parfois, elles sont des bouteilles -pleines ou vides- jetées à la mer sans l'espoir d'un retour ou contre cet espoir. Quels désirs poussent vers ces différents modes opératoires ? Je pense qu'une recherche doit prendre appui sur des objets-jalons, en même temps que sur des questions. Pour cela nous avons d'ores et déjà prévu une première action : prendre en main les publications gratuites que nous avons rassemblées et penser à des critères de distinction, de sélection, et puis créer une sorte de taxinomie. Nous pourrions ensuite constituer une archive organisée selon cette taxinomie. Et ce, tout en menant en parallèle des prélèvements dans l'Histoire, et tentant de décrire un profil pour la période que nous vivons. Ensuite, nous pourrions, via de premières interviews, recueillir des témoignages d'auteurs, de producteurs. Interroger leurs désirs, leurs motifs pour produire des publications gratuites ? De quoi ils les investissent ? Quelles valeurs pour ces objets ? A partir de là, nous pourrions produire une analyse de ces entretiens, les mettre en regard et articuler une première réflexion critique sur ce sujet. Cela pourrait être pour nous une première mission. Et nous pourrions penser un premier objet à déposer -gratuitement- et le confier en premier lieu à l'équipe du CNEAI qui semble curieuse des processus d'investigation et de recherche que nous choisirons pour prendre en main un sujet qui n'a semble-t-il jamais été réellement étudié. Nous devrions également interroger un/e sociologue et un/e économiste sur ce sujet pour mesurer quel est l'écho de tels désirs et de telles pratiques aujourd'hui dans nos sociétés et ce, selon les méthodes que leur fournissent leurs disciplines. Et nous pourrions, peut-être -en vue d'examiner quels sont les désirs et nécessités qui président à proposer du « gratuit »- créer des relations avec des chercheurs et artistes d'autres cultures et pays afin d'interroger ce sujet. Il est évident pour moi que primera l'étude des publications à caractère critique, tout en les confrontant à celles qui ont un caractère promotionnel. Je pense que la structure de la session 14 offrira de générer plusieurs plateaux de recherches, se chevauchant voire se superposant, nous permettant d'envisager des investigations menées sur plusieurs terrains simultanément. Nous pourrions concevoir une programmation qui articule des périodes de recherches individuelles et des périodes de concertation et de discussion - de synthèse. Je pense qu'il pourrait être important -Jerome, l'a un jour spontanément évoqué- pour nous de réaliser une publication gratuite afin d'éprouver les conditions de conception, collaboration, production, diffusion. Mais, est-ce que l'épreuve de cette chose peut nous servir réellement ? Ce premier essai a été rédigé par Julia Maier à l'attention de Heather Anderson, Jerome Grand, Catherine Queloz, Liliane Schneiter et Alice Vergara-Batiand Essai remis le mardi 19 octobre 2004. |